Rapport Ethique et Finance : Interview Arthur Cohen .
Le rapport "Ethique et Finance" sera remis aux Nations-Unies en juin 2014

9 mai 2014 16 h 06 min
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À l’occasion du forum international de la CIFAArthur Cohen (éditeur) et Emmanuel Rocque (fonctionnaire) ont remis un rapport d’une centaine de pages, intitulé « Éthique et Finance – Recherches de solutions pratiques pour l’assainissement des comportements financiers et la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement » aux représentants des Nations Unies par l’intermédiaire de la CIFA, une ONG à but non lucratif avec statut consultatif spécial auprès des Nations Unies.

L’étude est le fruit de trois années de travail et elle a mobilisé un nombre impressionnant de professionnels de la finance (parmi lesquels Jean-Claude Trichet, Jacques de Larosière ou Jean Peyrelevade), ainsi que des universitaires, des chercheurs, des philosophes, des historiens, des économistes et des sociologues, le rapport propose une définition originale et précise de lafinance éthique et des recommandations concrètes et facilement applicables, qui sont autant de solutions pratiques pour réduire les risques opérationnels et systémiques.

Nous en parlons avec Arthur Cohen éditeur et co-auteur de ce rapport.


« Le présent rapport a pour objectif de proposer des solutions pratiques, concrètes et facilement applicables pour prévenir les dysfonctionnements éthiques dans le secteur financier et y réduire les risques opérationnels et systémiques. En définissant précisément la notion de « finance éthique », non seulement il favorise l’amélioration des conduites et des comportements, mais il vise aussi à concilier les impératifs propres aux métiers de la finance avec les exigences de l’économie du bien-être. Parce qu’elle n’est pas autre chose que la conformation, dans les process de management et de gouvernance, à des principes et des procédures visant à garantir que tous les acteurs soient traités rationnellement avec respect et responsabilité, la finance éthique est parfaitement légitime et souhaitable ; le présent rapport démontre même que sa réalisation se ferait au bénéfice de tous, y compris de ceux pour lesquels seule la maximisation du profit importe, en renforçant la soutenabilité de leur activité.

Pour mener à bien notre étude, nous avons utilisé les méthodes et les outils de la pensée normative et mobilisé un très grand nombre de professionnels et de praticiens de la finance ainsi que des universitaires, des chercheurs, des philosophes, des historiens, des économistes et des sociologues. »


Web TV www.labourseetlavie.com : Arthur Cohen, bonjour. Vous êtes éditeur et vous allez remettre, donc dans quelques semaines maintenant, un rapport important sur l’éthique et la finance. C’est vrai qu’avec la crise financière, on s’est beaucoup posé de questions. Il y a eu un certain nombre d’affaires très célèbres dans le domaine de la finance malheureusement. Qu’est-ce qui vous a amené, vous, à vous intéresser justement à essayer de relier ces deux mots parce que certains diront « finalement finance et éthique, c’est incompatible », qu’est-ce qui vous a amené à y travailler ?

 

Arthur Cohen : Alors oui, la crise a joué beaucoup sur la nécessité de s’interroger à nouveau sur la compatibilité ou en tout cas sur l’hétérogénéité, sur la légitimité de cette hétérogénéité entre éthique et finance. Au départ, ce rapport est né d’une occasion. On s’est aperçu que la crise a incité beaucoup d’institutions bancaires à récupérer les vocabulaires de l’éthique, de la morale pour en faire usage, et nous nous sommes donc interrogés sur la pertinence et la légitimité de l’usage de ce vocabulaire éthique en finances, « se revendiquer finance éthique ou finance socialement responsable, etc. », cela a des implications. Est-ce que cela n’est qu’un discours, j’allais dire, de propagande ou de communication ou est-ce que cela cache une réalité concrète derrière ?

 

Web TV www.labourseetlavie.com : C’est vrai que d’ailleurs on pourrait dire tous les pays n’utilisent pas le même vocable, et derrière… l’éthique, il n’y a pas la même signification ?

 

Arthur Cohen : C’était toute la difficulté du rapport. Donc le rapport est un rapport qui a mobilisé presque 750 000 personnes dans le monde puisque, par le biais de la CIFA, nous avons pu envoyer à peu près à 750 000 professionnels de la finance un questionnaire. Nous avons interrogé, je ne sais pas, plus d’une centaine de notoriétés à travers le monde, certains sont importants, Jean-Claude Trichet, Jacques de Larosière, ancien directeur général du FMI, ou Jean Peyrelevade, pour ne citer que les Français. On a comme cela essayé de récupérer ce qui faisait sens et ce qui faisait sens communément et on a, parallèlement, essayer de définir ce qui pouvait être une éthique financière, en distinction des différents usages que l’on peut faire, souvent moral puisque parce que l’on parle de finances éthiques, on parle souvent, j’allais dire, de finances répondant à une idéologie ou… religieuse parfois, etc. Et ce que l’on voulait, c’était vraiment expliqué dans le cadre des Nations unies, donc dans le cadre d’une morale universelle, ce qui est spécifiquement éthique et ce qui ne l’est pas.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : Quelque part, il y a de nombreux passages dans ce rapport, mais par exemple, à un moment d’entre eux, vous dites que la finance s’est écartée de… effectivement il y a eu des défaillances théoriques quelque part de la finance qui l’ont fait peut-être devenir trop indépendante ?

 

Arthur Cohen : Originairement, finance et éthique ont été liées depuis la création de la réflexion économique, donc IVe siècle avant Jésus-Christ, avec Aristote et Cotilia en Inde, juste, je dirais, pour ma part, jusqu’au XVIIIe siècle, la finance était une subordonnée souvent à l’éthique. Un grand retournement s’est fait à la fin du XVIIIe, tout au long du XIXe, et le grand renversement a été, j’allais dire, officialisé par Marx et Nietzsche, qui sont les deux à avoir véritablement inversé le rapport, et la finance s’est trouvée complètement indépendante de l’éthique. En soi, cela n’est pas nécessairement choquant. Ce qui nous importe à nous, c’est de dire… lorsque l’on est indépendant, il n’y a pas de problème, mais dès lors que l’on utilise une communication et que l’on, j’allais dire, que l’on promeut un code de valeur éthique, alors il y a des exigences à avoir pour ne pas tromper le consommateur de produits et de services financiers.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : Alors, il y a différents sujets sur différentes activités, bien entendu on pense aux activités de trading, les activités de dépôt c’est autre chose, là il y a des rapports avec les particuliers, et puis le conseil en investissement, comment vous avez abordé justement ces thématiques puisque l’on est sur différents métiers à chaque fois ?

 

Arthur Cohen : Alors justement dans le rapport, on ne pouvait pas être complètement exhaustif. On a dû se limiter à certaines activités et à certains métiers au sein du secteur financier dans son ensemble. On a décidé de se concentrer sur le secteur bancaire et de prendre à chaque fois trois pratiques. Ces pratiques, nous les avons donc décomposées, alors ce n’était pas toujours évident parce que en fonction des pays, en fonction même des institutions bancaires, il y a des choses qui ne sont absolument pas comparables, mais il faut toujours être un petit peu schématique, on a donc essayé de tout sectoriser, de tout séquencer et de voir les procédures qui étaient en œuvre lorsque l’on faisait du trading ou lorsque l’on faisait de la location de crédit ou du conseil en investissement ou tout simplement du conseil en services financiers, et de voir à quelles étapes, j’allais dire, les procédures éthiques s’avéraient nécessaires ou une amélioration de ces procédures éthiques s’avérait nécessaire.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : Vous dites aussi que l’éthique ce n’est pas forcément la morale parce que souvent on mélange un peu les deux, ce n’est pas forcément effectivement la morale ?

 

Arthur Cohen : Tout à fait, c’est l’aspect, j’allais dire, un petit peu novateur ou original ou un peu provocateur aussi de notre rapport qui vise à vraiment dissocier radicalement la morale de l’éthique. La morale c’est un ensemble de prescriptions et de proscription idéologique, qui sont liés toujours à une civilisation. L’éthique est quelque chose de beaucoup plus rationnel qui va interroger les fondements de ces valeurs et de ces normes. C’est pour cela que notre démarche est une démarche, ce que l’on appelle, « d’éthique normative appliquée », c’est pour cela que c’est une démarche qui est assez difficile parce que c’est à la fois de la philosophie et de la finance. Il fallait allier toutes les compétences, et c’est pour cela que le rapport a pris trois ans à être rédigé, et on m’a déjà demandé une suite, donc cela va continuer.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : On pourrait dire aujourd’hui, si on interrogeait, enfin si je le faisais à votre place, j’interrogerai les professionnels, ils diraient « finalement on a de plus en plus de réglementation, de contraintes » après ces crises que l’on a évoquées ensemble, ils ont l’impression qu’il ne faut pas en remettre une couche, qu’est-ce qu’apporte justement votre rapport ? Qu’est-ce qui pourrait leur être bénéfique finalement dans cette éthique ?

 

Arthur Cohen : Beaucoup de choses. Déjà, la première, c’est que l’éthique n’est pas opposée à la réglementation, au contraire. Dans notre rapport, nous rappelons aux Nations unies le rôle qui devrait être le leur, à savoir d’organiser une sorte de régulation internationale unique, avec une réglementation un peu plus harmonisée. Ensuite, oui, beaucoup de professionnels ont le sentiment d’une sur-inflation réglementaire, et voilà. L’éthique cela n’est pas, j’allais dire, surajouter à cette réglementation, l’éthique c’est inciter à développer des pratiques et des procédures en interne, dans chaque institution, pour garantir le traitement des dossiers de façon respectueuse et responsable. Cela n’a pas d’impact supérieur. Pour eux, pour les acteurs financiers, l’avantage est important. Tous… parce qu’évidemment nous avons soumis nos pré-recommandations à un grand nombre de praticiens, tous nous ont dit « cela nous permettrait de réduire les risques opérationnels », voire dans le cadre de certaines institutions, notamment les propositions de Jacques de Larosière sur la banque universelle, permettrait de réduire considérablement le risque systémique, des too big to fail, comme on dit.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : Donc quelque part derrière, c’est sans doute le plus important, c’est cela, c’est que cela peut amener, cela peut aider les institutions qui… puisque le « Too Big to Fail », c’est vraiment le sujet du moment toujours, on va dire même cinq ans après ou six ans après le début de la crise, il y a encore plus de too big, on pourrait dire, donc peut-être potentiellement plus de risques, donc comprendre encore mieux comment l’éthique peut aider à éviter de nouveaux risques systémiques, c’est la clé ?

 

Arthur Cohen : Oui, l’éthique a pour vocation première déjà de ne pas tromper le consommateur et l’ensemble des acteurs du service financier, de permettre de restaurer de la confiance, et restaurer la confiance, cela va avec, et j’allais dire une prise de responsabilité plus importante. Le « Too Big to Fail », c’est une des problématiques majeures selon moi du secteur financier dans son ensemble. Mais souvent, on a tendance à réduire le risque systémique à ces seules institutions, or on sait très bien qu’il existe malheureusement, je dois dire, de très nombreuses institutions, même des asset managers, qui représentent un risque systémique important et réel pour l’ensemble du système financier.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : On va dire que ce rapport sera remis effectivement aux Nations unies, vous en attendez quoi ? Comme toujours, sur ce type de rapport, il y a un gros travail qui a été fait, on a échangé ensemble sur les principes qui peuvent être effectivement évoqués, est-ce que les Nations unies doivent s’en emparer complètement et essayer d’harmoniser les règles internationales ?

 

Arthur Cohen : Alors, pour une part, évidemment, le rapport a été pré-remis au département des affaires économiques et sociales des Nations unies. La remise officielle aura lieu plus tard. Évidemment on sait très bien que pour adopter un certain nombre de recommandations, il faut une majorité des pays membres et que cela prend évidemment beaucoup de temps. Après, les responsables des Nations unies en interne peuvent faire beaucoup, notamment clarifier la terminologie utilisée dans le secteur financier. Je pense que cela assainirait déjà beaucoup les pratiques. Proposer des recommandations concrètes, positives, dans un petit livret comme ils savent le faire, je pense que cela guiderait beaucoup de professionnels dans leurs pratiques et cela pourrait les améliorer, et on a comme cela tout un ensemble de recommandations très concrètes, très pratiques, et on a eu à cœur de trouver des solutions dont le coût de mise en place ne serait pas délirant, donc qui pourraient à chaque fois être assumés par les différents acteurs financiers.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : Donc effectivement pour les financiers c’est important ces questions de coût. Merci Arthur Cohen d’avoir été avec nous aujourd’hui.

 

Arthur Cohen : Merci à vous.

 

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