Véronique Riches-Flores économiste : "La Fed ne pourra pas passer à l'acte".
Chine, Crise financière, krach boursier, Fed, Taux, la rentrée c'est maintenant !

27 août 2015 14 h 25 min
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Après un été meurtrier sur les marchés financiers, que reste-il des peurs des investisseurs, qu’est ce que cela signifie pour l’économie mondiale ?

Et derrière cette peur, quelle a été la réaction des marchés obligataires ?

« La Fed ne pourra pas passer à l’acte », me dit Véronique Riches-Flores économiste indépendante chez RichesFlores Research.

 

Web TV www.labourseetlavie.com : Véronique Riches Flores, bonjour.

Véronique Riches Flores, économiste : Bonjour.

Web TV www.labourseetlavie.com : Vous êtes économiste. On va parler avec vous de ce qui s’est passé, bien sûr, sur les marchés et puis notamment sur les marchés obligataires à la suite de… alors, certains disent « consolidation des marchés, d’autres de crack, vu l’ampleur des baisses. Comment analysez-vous ce qui se passe finalement sur les marchés taux qui, peut-être, n’ont pas réagi comme on aurait pu l’anticiper ?

Véronique Riches Flores, économiste : Oui, je pense que c’est très intéressant parce qu’effectivement, en fonction de la lecture qu’on a de cette inertie des marchés obligataires, on peut avoir des inquiétudes plus ou moins importantes sur la situation économique réelle et la nature de la correction des marchés d’actions également. Qu’est-ce qu’on constate ? D’habitude effectivement, quand les marchés d’actions baissent fortement, il y a un vent de panique et les investisseurs se reportent sur les actifs dits « sans risque », c’est-à-dire les obligations d’État. Ça fait baisser les taux d’intérêt très fortement en général en même temps que les marchés d’actions baissent. Aujourd’hui, ce mouvement n’a pas eu lieu. Le marché d’actions a fortement baissé, de manière assez violente certaines journées et finalement, les taux à dix ans qui sont le benchmark un petit peu de ces évolutions des marchés obligataires sont restés quasiment inchangés. C’est-à-dire qu’aux États-Unis, on a perdu 15 points de base au grand maximum et on voit que dès qu’il y a une bonne nouvelle économique, les taux remontent tout de suite. En Europe, les taux ont eu tendance à se tendre, ce qui là encore est plus surprenant. Alors, il y a plusieurs types d’explications. Première explication, finalement les anticipations d’une hausse des taux de la part de la FED restent très présentes, juste décalées d’un ou deux mois et ça peut expliquer effectivement peut-être en tout cas que les marchés américains soient relativement résilients à la baisse des marchés d’actions.

Web TV www.labourseetlavie.com : Donc quelque part, il y a la partie bourse, enfin investisseurs, qui peut-être anticipe un peu trop vite que la FED va tout changer ou va changer ce qu’elle avait prévu parce qu’il y a un crack.

Véronique Riches Flores, économiste : Voilà ! Et on peut dire finalement, les marchés obligataires sont un peu plus stables par rapport à ces changements. C’est un peu gênant d’avoir cette explication qui n’est pas complètement convaincante, notamment quand on regarde ce qui se passe en Europe mais également aux États-Unis, l’effondrement des anticipations d’inflation qui est très très fort, puisqu’on a aujourd’hui une inflation anticipée par les marchés qui est à dix ans à peu près au niveau où elle était en janvier, c’est-à-dire des niveaux extrêmement bas. Donc, il y a quelque chose qui fait dire, c’est peut-être pas ça quand même l’explication. Et quand on regarde du côté européen, alors on est assez convaincu effectivement que ça ne peut pas être ça, qu’il se passe autre chose. Cette autre chose a fait remonter les taux d‘intérêt en Allemagne, les taux d’intérêt notamment dans les pays les plus fragilisés en termes de situation souveraine. Je pense bien sûr au Portugal, à l’Espagne, l’Italie. Et finalement, on voit que les taux français ont également monté un petit peu. Alors, qu’est-ce qui peut expliquer cela ? J’ai l’impression qu’il n’y a qu’une seule véritable explication qui tienne la route. C’est que finalement, ce qui s’est passé ces dernières semaines a fait prendre conscience de la fragilité économique d’ensemble, globale et que dans ce contexte-là, on ressent un petit peu d’inquiétude à nouveau sur la situation souveraine. Ce qui est d’ailleurs assez évident. Mais qui montre quand même une zone de fragilité qu’on a peut-être un peu sous-estimée ces derniers temps et qui pourrait conduire les banques centrales – je pense à la BCE notamment – à réagir à cette inertie des marchés obligataires par, peut-être, un programme supplémentaire d’achat d’actifs.

Web TV www.labourseetlavie.com : Oui, on a vu aussi les évolutions des devises. Et si on parle de l’Europe, on peut dire qu’après ces dépréciations de l’euro face au dollar qui a été favorable, on a senti qu’il y avait un mouvement là qui peut peut-être gêner la banque centrale européenne puisque finalement ça n’aura pas été très long, si on regarde le mouvement.

Véronique Riches Flores, économiste : Exactement. On sait bien que dans la décision de passer au mode quantitative easing en début de cette année, il y avait dans l’esprit de la BCE la volonté de faire baisser l’euro. Et aujourd’hui, la remontée de l’euro commence à s’inscrire quand même dans la durée. On n’est plus face à un épiphénomène. Le mouvement s’est accentué effectivement avec la baisse des marchés. Et on sent bien que la politique chinoise, la tentation de faire baisser la devise chinoise, qui fait décrocher d’ailleurs beaucoup d’autres devises de par le monde, a eu pour effet de faire remonter l’euro. Ça, c’est un élément qui peut fragiliser davantage les économies les plus fragiles de la zone euro, qui peut être également donc un élément d’inquiétude pour la BCE et peut-être la pousser à étendre son programme de quantitative easing. Donc finalement, c’est assez intéressant à ce niveau-là également, parce que finalement on parlait un peu de guerre des changes, avec la décision chinoise. Si la BCE revient derrière avec davantage de quantitative easing, alors oui, probablement qu’on enclenche quelque chose qui ressemble bien à un conflit de concurrence extrême entre les nations.

Web TV www.labourseetlavie.com : Est-ce que pour l’Europe, parce qu’on dit, d’ailleurs quand on interroge les investisseurs, souvent ils disent, la zone aujourd’hui où ça va « bien », c’est l’Europe, c’est là où il faut investir. Finalement, on parle d’alignement des planètes. S’il y avait un nouveau quantitative easing en Europe, est-ce que ça serait une bonne nouvelle ?

Véronique Riches Flores, économiste : J’ai un peu peur que ce soit mal perçu. Pourquoi ? Parce que ce qu’on sent dans la crise et dans les facteurs à l’origine de la baisse des marchés, c’est pas seulement la dévaluation chinoise, bien entendu. C’est finalement le début d’une vague de scepticisme à l’égard des politiques qui ont été menées, politiques monétaires à travers le monde. À un moment donné, j’avais dit, attention, trop de QE risque de tuer le QE. Pour dire, attention à la crédibilité des politiques de banques centrales sur laquelle tout l’échafaudage et la montée des marchés ces dernières années s’est assis. Aujourd’hui, on a le sentiment qu’effectivement à multiplier ces politiques à travers le monde sans pouvoir en sortir et c’est là que la capacité de la FED à normaliser ses taux d’intérêt est essentielle parce que c’est elle qui peut donner la validation de l’efficacité de ces politiques. Si la FED ne le fait pas, alors on remet tout en question et peut-être dans ce cas, l’élargissement du QE de la BCE pourrait être perçu comme effectivement la validation que ces politiques ne sont pas efficaces, en tout cas certainement moins que ce qu’ont imaginé les marchés.

Web TV www.labourseetlavie.com : D’ailleurs, on avait pu entendre que la FED était en retard sur son cycle de remontée des taux. Alors, si on est aujourd’hui sur une hypothèse de décembre, on a encore perdu quelques mois, on va dire, pour cette fameuse normalisation.

Véronique Riches Flores, économiste : Oui, on a perdu quelques mois et je suis pour ma part assez convaincue que la FED ne pourra pas passer à l’acte. D’ailleurs, on voit de plus en plus maintenant d’analystes qui nous disent, finalement la FED va remonter une fois et puis ce sera tout, voire elle remontera une fois et après elle refera du quantitative easing. Donc, on voit bien effectivement que cette perspective de hausse des taux de la FED est difficilement soutenable. Pourquoi ? Parce que la situation financière internationale est ce qu’elle est et celle américaine est également très exposée. Parce que les marchés ont beaucoup monté, parce que l’économie américaine paraît en moyenne bien se porter, mais a créé des distorsions considérables, qui sont donc des poches de fragilité. On prend le marché immobilier ou le marché de l’emploi, vous avez des états où tout se passe très bien et puis la moitié des états américains où la situation reste encore très préoccupante et probablement insuffisamment solide pour faire face à une remontée des taux d’intérêt. Donc pour toutes ces raisons, je pense que la FED n’arrivera pas à remonter ses taux d’intérêt et que si elle prend ce risque, alors ce sera un vrai risque qui risque de se payer assez cher du point de vue des perspectives américaines.

Web TV www.labourseetlavie.com : Le mot de la fin, ça voudrait dire qu’aujourd’hui, on n’a plus de locomotive ? Si on regarde la Chine, les États-Unis, on n’a plus vraiment de locomotive mondiale ?

Véronique Riches Flores, économiste : On n’a plus beaucoup de locomotives et surtout les locomotives qu’on avait pu imaginer sont en train de disparaître. Je pense aux pays émergents notamment. Et surtout, on n’a plus beaucoup de moyens d’agir, d’actions des politiques, en particulier des politiques monétaires. Donc effectivement, c’est un environnement qui me semble fragile. C’est aussi pour ça que je suis assez réservée sur la possibilité d’un rebond des marchés qui soit durable.

Web TV www.labourseetlavie.com : Merci Véronique Riches Flores.

Véronique Riches Flores, économiste : Merci.

 

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