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Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement Pictet Asset Management : "En France, on est déjà, en termes de taux à 10 ans, dans un seuil d'alerte".
Perspectives pour les marchés

14 septembre 2026 16 h 59 min
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« Tout semble aller pour le mieux. Les bourses progressent, portées par l’appétit des ménages américains et les solides perspectives des entreprises. La tech et l’industrie mènent la danse.
Et pourtant, dans le même temps, les investisseurs se ruent sur le franc suisse.
Anticipent-ils un mois de septembre plus compliqué qu’il n’y paraît ? »

Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement de Pictet Asset Management est mon invité pour parler de cette rentrée sur les marchés financiers et les enjeux pour les investisseurs.

Retour sur les sujets qui inquiètent, la remontée rapide des taux d’intérêts, les risques géopolitiques mais aussi les opportunités dans ces marchés parfois agités !
On évoque aussi les sujets liés à l’inflation (hausse des cours du pétrole) ou ceux qui montrent un appétit des investisseurs pour les métaux, y compris précieux comme l’or.

Christopher Dembik : Bonjour.

Didier Testot : Vous êtes conseiller stratégie d’investissement de Pictet Asset Management, on est avec vous pour parler des perspectives sur les marchés financiers. Comment on aborde cette rentrée qui a déjà commencé, mais cette rentrée de septembre, il y a beaucoup d’éléments quand même à prendre en compte ?

Christopher Dembik : Le marqueur, c’est certainement l’incertitude, aussi bien l’évolution de la part des banques centrales – certes du côté de la Banque Centrale Européenne, c’est plutôt assez limpide, mais il y a des incertitudes quand on regarde les anticipations du marché sur la Fed ou encore la Banque d’Angleterre. Il y a bien sûr la géopolitique qui revient assez régulièrement. Sur le marché énergétique, c’est toujours le problème et, bien sûr, ça va influencer automatiquement les politiques monétaires.

Mais on reste malgré tout sur des marchés actions qui sont plutôt très résilients. Certes, il y a de la volatilité, mais j’oserais dire que c’est assez normal. On peut avoir potentiellement une phase de consolidation et une myriade de facteurs pourraient l’inciter : aussi bien la géopolitique, que bien sûr les élections de mi-mandat qui vont survenir. Mais globalement quand même, dans un horizon de temps moyen/long terme, ce qui est extrêmement frappant, c’est qu’on a toujours des entreprises en très bonne santé. Les résultats trimestriels ont été très bons des deux côtés de l’Atlantique d’ailleurs. Les anticipations de bénéfices pour les prochains trimestres sont également très bonnes, donc ça montre des entreprises solides en bourse.

Valorisation des Marchés et Taux d’Intérêt

Didier Testot : Quand on regarde justement du côté entreprise, c’est ce qui est le plus rassurant parce que l’on se pose cette question de la valorisation des marchés. Est-ce que l’on n’est pas, par rapport aux ratios historiques, au-dessus ? On l’est sur certains secteurs, donc on se dit : est-ce que véritablement c’est justifié en quelque sorte ?

Christopher Dembik : On a certains marchés qui ont des niveaux de valorisation un peu élevés. Systématiquement quand c’est le cas, c’est qu’on a eu de très bons résultats d’entreprises et des anticipations d’évolution des bénéfices qui sont très bonnes. Si on prend par exemple un marché comme l’Inde, on constate qu’on a quelques investisseurs institutionnels qui reviennent. Vous avez effectivement un PER qui est plutôt élevé, autour de 24, donc c’est assez élevé par rapport aux autres marchés mondiaux et notamment aux marchés émergents. Mais c’est conforté par des résultats trimestriels qui étaient meilleurs qu’anticipé, avec une dynamique pour les prochains mois qui est très bonne. Ce type de constat, on peut le faire quasiment un peu partout dans le monde.

L’autre point, c’est que malgré tout, certains marchés restent très attractifs. L’Europe, par exemple, vous êtes sur un PER moyen de 16, donc c’est plutôt très bas. Et même aux États-Unis, en moyenne, on n’est pas sur un marché particulièrement cher, on est autour de 24. Alors certes, quand on rentre dans les détails, c’est bien plus différencié, mais force est de constater qu’on n’est pas à des pics historiques partout qui inciteraient à la prudence. On a vraiment du potentiel encore dans les prochains mois.

Didier Testot : Ce qui a changé au-delà du contexte géopolitique, on va en reparler bien entendu, mais c’est le contexte sur les taux d’intérêt. Et là, on parle parfois de la France, mais c’est un mouvement mondial (États-Unis, Japon bien entendu). Pour certains investisseurs, ça a changé quand même complètement la donne puisque l’on avait le fameux carry trade avec le Japon, on empruntait pas cher au Japon, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Ce changement de paradigme sur les taux, qu’est-ce que ça implique pour l’allocation d’actifs quelque part ?

Christopher Dembik : Alors nous, ça nous conforte dans ce qu’on mettait en avant depuis à peu près deux-trois ans, c’est-à-dire qu’on va plutôt aller sur les maturités courtes et moyennes (maximum 3-5 ans) sur des obligations souveraines des pays développés. Donc ça, ça ne change pas de notre côté, on a toujours des incertitudes sur les échéances un peu plus longues. En revanche, il faut faire attention : cette inquiétude sur les taux concerne très nettement les pays développés, à part la Suisse qui est un cas vraiment à part.

Lorsqu’on est sur les pays émergents, on est quand même sur une dynamique qui est très différente, avec des banques centrales qui gèrent beaucoup mieux l’inflation. Surtout, on a des perspectives et des niveaux de dette qui sont nettement inférieurs. Il y a vraiment cette distinction entre pays émergents et pays développés qui est très nette. Sur les pays développés, il y a l’effet endettement qui est indéniable, il y a l’effet des hyperscalers avec des arbitrages, mais on peut aussi considérer qu’une partie de la hausse des taux, notamment aux États-Unis, reflète une croissance plus forte qu’anticipé.

Géopolitique, Matières Premières et Contexte Français

Didier Testot : On parlait effectivement de géopolitique, bien sûr ce qui se passe sur le pétrole qui est en train de s’aggraver avec notamment le Yémen. On accentue ce risque-là, et le pétrole atteint des niveaux records à nouveau. Qu’est-ce que ça change pour l’économie globale ?

Christopher Dembik : On reparle d’inflation, donc ça complique bien sûr la tâche des banques centrales à court terme. Pour l’Europe, j’oserais dire que ça ne change pas complètement la donne. Objectivement, la probabilité d’avoir une crise énergétique en Europe était élevée, du fait de stocks de gaz très bas, donc on va devoir acheter sur le marché mondial avec des prix plus élevés. Si on rajoute une couche sur le pétrole, ça va être compliqué.

On estime chez Pictet qu’il manque à peu près 1,4 million de barils par jour sur le marché. Les Américains ne vont pas pouvoir venir au secours du monde parce qu’ils sont déjà à pleine capacité. Donc ce déficit pourrait perdurer, ce qui veut dire des prix du pétrole durablement élevés, et de l’inflation. Est-ce que toutes les banques centrales vont réagir de la même manière ? Non. La BCE voit l’inflation importée comme un sujet, alors que la Banque d’Angleterre a un jugement différent : on peut augmenter les taux tant qu’on le souhaite, si l’inflation est importée, ça ne changera pas la donne.

Didier Testot : Les sujets qui se posent aussi aux investisseurs, on l’a évoqué avec les actions et les taux, on le voit sur d’autres marchés comme l’or, les variations sur le cuivre. Est-ce que les investisseurs ne sont pas en train de chercher des endroits plus sûrs dans cette période complexe ?

Christopher Dembik : On voit deux phénomènes. Il y a un appétit structurel pour les matières premières, notamment les métaux au sens large, et pas uniquement les métaux précieux. L’engouement du côté des particuliers est venu de l’or, mais on voit qu’il y a des questions sur l’argent, donc ça s’est élargi. Une partie de cet intérêt est liée à la crainte d’avoir une crise (inflation ou financière) et ce besoin de sécurité. Après, il y a les mouvements structurels : les banques centrales continuent d’acheter très nettement de l’or, la Chine en particulier, la Pologne… C’est un phénomène important à prendre en considération.

Didier Testot : Pour terminer, il y a des échéances en France importantes l’année prochaine. On a vu ce qui s’est passé avec les taux de l’OAT, on a l’impression que ça ne va pas s’améliorer. Comment on se prépare à ce nouvel environnement mondial et français ?

Christopher Dembik : Du côté français, ça va être quand même très compliqué. Aujourd’hui, on est déjà, en termes de taux à 10 ans, dans un seuil d’alerte (au-delà de 4 %). La question, c’est de savoir jusqu’où ça va s’arrêter : 5 %, 6 % ? Il y a le phénomène propre aux élections présidentielles, mais le problème, c’est qu’on commence à voir des fonds spéculatifs jouer contre la France.

Cela pourrait être un peu chamboulé dans les prochains mois. C’est un sujet pour l’État, mais aussi pour les entreprises qui veulent se refinancer. Une entreprise de bonne qualité se refinance autour de 6 à 6,5 %, ce qui est gérable. Mais si l’OAT et les spreads de crédit s’élargissent, on peut facilement monter à 8 %, et là, ça va devenir très compliqué, surtout pour des structures plus faibles.

Didier Testot : Oui, avec les sujets psychologiques, pas évidents. Merci, Christopher Dembik, d’avoir été avec nous.

Synthèse des Stratégies d’Investissement

Allocation sur les Marchés Actions

  • Les marchés actions conservent un bon potentiel pour les prochains mois, car les entreprises bénéficient d’une excellente santé financière et de résultats trimestriels très solides.

  • Le marché européen constitue une opportunité particulièrement attractive, offrant un ratio de valorisation (PER) moyen plutôt bas qui se situe autour de 16.

  • Le marché américain n’est globalement pas excessif en termes de prix, puisqu’il affiche un PER moyen de 24 qui n’incite pas à une prudence généralisée.

  • Certains marchés émergents comme l’Inde présentent des valorisations élevées, mais ce niveau est parfaitement justifié par des résultats trimestriels meilleurs qu’anticipé.

Gestion des Obligations et Taux

  • Il est stratégiquement recommandé de cibler les obligations souveraines des pays développés, en se concentrant exclusivement sur des maturités courtes et moyennes allant de 3 à 5 ans maximum.

  • Les investisseurs doivent se méfier des échéances longues dans les pays développés, en raison des fortes incertitudes liées aux politiques monétaires et à l’endettement.

  • Les pays émergents se démarquent positivement sur ce segment, grâce à des banques centrales qui gèrent mieux l’inflation et à des niveaux de dette bien inférieurs.

Matières Premières et Cas de la France

  • Il est très pertinent d’intégrer des matières premières à son allocation, notamment les métaux au sens large, pour combler un besoin de sécurité face aux risques de crises financières ou d’inflation.

  • L’or reste une valeur refuge extrêmement solide, structurellement soutenu par les achats massifs de banques centrales comme celles de la Chine ou de la Pologne.

  • Le cuivre représente aussi une opportunité intéressante d’investissement, en raison d’une demande qui reste très soutenue face à une offre mondiale limitée.

  • Une grande prudence est de rigueur concernant la dette française (OAT), dont les taux à 10 ans ont franchi un seuil d’alerte de 4 % et qui subit de plus en plus la pression de fonds spéculatifs.