Nicolas Imbert Directeur exécutif Green Cross France et Territoires.
Economie et transition écologique : la Bretagne et ses défis, l'initiative "Reizhan"

23 novembre 2013 12 h 04 min
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En Breton, « Reizhan » signifie s’adapter. 

Alors que la Bretagne connaît une crise économique et sociale liée à la fin d’un modèle économique basé sur le productivisme souvent subventionné, existe-il un autre modèle ?

Quelles solutions pour que tous les acteurs (éleveurs, agriculteurs, distributeurs…) trouvent un moyen de réconcilier économie et écologie pour de nouveaux projets de développements ?

Refaire des éleveurs des entrepreneurs, est-ce possible ?

Nous parlons de cette initiative « Reizhan » avec le promoteur de ce mouvement, Nicolas Imbert Directeur exécutif Green Cross France et Territoires.

Web TV www.labourseetlavie.com : Nicolas Imbert, bonjour. Vous êtes le directeur exécutif de Green Cross France et Territoires. On va parler avec vous de la situation agricole, notamment en Bretagne et en Vendée, qui pose aujourd’hui beaucoup de questions, qui suscite beaucoup d’interrogations, crise importante en ce moment en France, un petit mot pour commencer sur Green Cross, c’est une association, c’est un think tank ?

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Green Cross, c’est une association, loi 1901, d’intérêt général, qui a été créé dans la mouvance de Rio 92, par Mikhaïl Gorbatchev, présent à Rio avec le commandant Cousteau, pour avoir des actions de plaidoyers et apporter des solutions aux enjeux environnementaux au sens large, et toujours avec une perspective humaniste.

Web TV www.labourseetlavie.com : Justement, quand on pense à ce sujet agriculture en Bretagne et en Vendée, on se pose beaucoup de questions sur ce modèle qui a été développé au cours des dernières années, peut-être commençons par là, est-ce que ce modèle, aujourd’hui, a montré ses limites clairement ?

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Je dirais même plus, on est dans un modèle à bout de souffle et dans un modèle qui a besoin de se réinventer. Mais c’est un modèle sur lequel on a construit aussi un développement des territoires, on a construit une économie. Donc il ne s’agit pas de faire une réinvention qui soit une table rase, mais de construire des évolutions qui permettent d’avancer. Ces évolutions, on en voit trois. La première évolution, c’est de passer d’une agriculture qui a toujours été très monolithique, et finalement assez hors-sol par rapport aux territoires, à une agriculture qui soit ancrée sur les territoires, qui ait les moyens de sa robustesse et de sa résilience. La deuxième évolution que l’on voit, qui est très forte, c’est une évolution qui consiste à replacer le consommateur au centre du débat. Aujourd’hui on voit énormément d’éleveurs qui sont en train de se battre pour fournir quelque chose au prix le plus bas possible, avec la conséquence que l’on fournit une alimentation de mauvaise qualité. On exporte cette alimentation, des fois on l’utilise pour faire autre chose, du plastique, de l’essence ou d’autres applications, alors même que l’on est obligé d’importer une alimentation de qualité que l’on saurait très bien faire en préservant les territoires. Et la troisième chose qui me semble aussi très importante, c’est de restaurer la confiance. On a vu énormément de crises de qualité et de crises de confiance, j’ai peur qu’il n’y en ait d’autres. Il faut redonner confiance aux Français dans ce qu’ils mangent et il faut redonner confiance aux agriculteurs et aux territoires sur le fait que ce qu’ils produisent correspond à une vraie demande et leur donne les moyens de conserver une terre de bonne qualité, de bien vivre et également de fournir un service qui soit utile au plus grand nombre.

Web TV www.labourseetlavie.com : Quand on regarde la Bretagne sur la partie agroalimentaire, on voit qu’il y a une concentration assez forte dans certains secteurs, on pense au  porc bien entendu, et on s’est dit « Finalement, cela s’est concentré sur certains territoires-là » avec une concentration effectivement importante, mais avec pas forcément, effectivement, vous parliez des céréales, il faut aller les importer, il faut aller les chercher, et on connaît ce qui s’est passé sur les marchés des céréales, donc ce modèle-là est à changer ?

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Complètement. La concentration, telle qu’elle a eu lieu, est finalement plus un résultat historique que quelque chose qui a fait l’objet d’une stratégie, d’une mobilisation des acteurs, et qui est une concentration subie beaucoup plus que choisie. Si on regarde ce que font nos voisins européens, on a aujourd’hui des modèles qui sont des modèles relativement importants en termes de structures, mais qui sont écologiquement et économiquement performants en Allemagne ou en Autriche. Donc la concentration en tant que telle pourrait ne pas être nuisible. Ce qui est très nuisible actuellement, c’est le caractère monolithique, la dépendance à une seule activité, et le fait d’avoir voulu au prix d’industrialiser un processus le rendre hors-sol. Vous le disiez tout à l’heure, pour l’élevage de porcs, on va importer de l’extérieur des céréales, avec un cours des céréales qui varie tout le temps, une importation sur des longues distances. On va ensuite nourrir les porcs d’une manière totalement hors-sol avec d’autres intrants, ne plus savoir quoi faire des déjections, et réexporter en abattage à l’extérieur ce qui ressortira, pour en faire des jambons, des pâtés, des saucissons, qui, si cela se trouve, ne rencontreront même pas une demande française, mais une demande étrangère. Économiquement, le modèle déjà aujourd’hui arrive à bout de souffle et ce sont les éleveurs qui sont les premiers à en souffrir. Écologiquement, on voit que l’on a un modèle qui ne tient pas la route. Nous, ce que l’on a choisi de faire, c’est que plutôt que de déclamer ceci, on a eu la possibilité de prototyper avec différents acteurs, et certains qui sont des acteurs à l’échelle industrielle, Fleury-Michon est partenaire du projet, la Banque Populaire est partenaire du projet, un modèle qui soit un modèle réconcilié avec le territoire, qui reste dans une réalité des prix, et qui ne fournit pas les domaines écologiques que l’on connaît.

Web TV www.labourseetlavie.com : On connaît, on voit bien cette détresse notamment du côté des éleveurs, vous parliez de confiance tout à l’heure, comment leur redonner confiance ? C’est quelque part qu’ils puissent gagner leur vie avec leurs activités, peut-être leurs nouvelles activités, avec de nouvelles idées, comment faire germer ces nouvelles idées pour qu’ils puissent se les approprier ?

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Il y a un type d’individus qui a énormément confiance dans son présent et dans son avenir, c’est l’entrepreneur. Et aujourd’hui l’un des drames que connaît l’agriculture en général, et l’agriculture bretonne en particulier, c’est qu’énormément d’agriculteurs ne sont plus des entrepreneurs. Ils ont des groupements, des coopératives qui prennent en charge tout ce qu’on leur livre, et qui vont prendre en charge toutes les quantités qui ressortent de la ferme, ils sont devenus un maillon dans un système sur lequel ils n’ont aucune prise, le raton laveur qui fait tourner sa roue. C’est terriblement démotivant pour un éleveur, pour un agriculteur, qui a un rapport avec la terre, qui a le sens de jouer un rôle social. et donc tout le pari que l’on va arriver à faire, c’est d’un côté de faire en sorte que l’éleveur ait plus accès à des connaissances, et notamment sur l’agro écologie, c’est avant toute une question de connaissances, il ne s’agit pas de revenir à des techniques d’ agro écologie d’il y a deux siècles, mais on sait qu’il est possible de faire de l’agro écologie moderne, avec des rendements qui soient bons, des sols qui redeviennent de meilleure qualité, et avec une multiplicité de produits. Là aussi cela contribue à la confiance parce que l’éleveur ne va plus dépendre d’un seul canal et le consommateur va pouvoir se tourner vers l’éleveur pour avoir une partie plus importante de son alimentation. L’autre chose, et on y vient, c’est aussi de rouvrir l’agriculteur auprès du grand public. On a vu des premières étapes de franchies, souvent à l’initiative de la grande distribution, où on voyait la photo de l’éleveur, où on était capable de voir d’avoir des vidéos sur la ferme, la démarche de ferme ouverte, les circuits courts contribuent beaucoup à relancer cette confiance. Maintenant, soyons honnêtes, vis-à-vis des filières qui fournissent 70 à 80 % de l’alimentation, la première étape, c’est aussi de dire et d’ouvrir le voile sur ce que l’on mange actuellement, et sur comment cela pourrait changer vers une meilleure qualité. Donc dans cette démarche de reconquête de la confiance, on est aussi à deux doigts d’une phase difficile où il va falloir se rendre compte que si l’on n’a pas confiance, en tant que consommateurs, c’est souvent avec moult bonnes raisons.

Web TV www.labourseetlavie.com : Comment réconcilier tous ces acteurs finalement de cette filière ? Quand on pense aux céréaliers, on peut très bien trouver des revenus très importants pour certains céréaliers de la Beauce, tout le monde le sait, et puis l’éleveur en Bretagne, tel ou tel éleveur, tel ou tel industriel, comment on va mettre tout le monde autour de la table pour finalement mettre un peu, pour certains, d’eau dans leur vin, pour arriver à un nouveau monde agricole peut-être, si on est optimiste ?

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Aujourd’hui, le système est figé, et le système est à tel point figé que beaucoup sont en train de dire que l’on va dans le mur en klaxonnant. Quand un système est figé, on a deux solutions de le travailler. La première c’est d’arriver à tout bouger d’un coup, personnellement je n’y crois pas. La deuxième méthode, c’est de travailler sur les interstices et de proposer de nouvelles solutions. On a une échéance très claire, c’est la discussion sur les suites de la PAC, sur laquelle la France est isolée, le reste de l’Europe explique à la France que le modèle français va dans le mur, et va dans le mur en coulant globalement dans les directions qu’il s’est fixées, et cela n’est pas le nombre de rustines que l’on mettra pour tenter de le sauver qui fera quelque chose. La crise de Doux a coûté entre 20 et 5 milliards aux différents acteurs en coût direct, une crise sur le port coûtera 5 fois à 10 fois cette somme, on arrive aux limites de ce qu’il est possible de payer pour faire quelque chose, et surtout on est dans un mécanisme qui continue à prendre l’eau. Plus on met des subventions, plus le mécanisme continue à s’écrouler. La première étape qui nous semble importante, c’est de faire le jeu de la qualité parce que aujourd’hui l’alimentation qui est importée, et cela touche des choses aussi courantes que le poulet dans les cantines, que le cochon à partir du moment où on est sur des labels de qualité, qu’un certain nombre de céréales que l’on sait aussi produire sur le pays, souvent sont importés non pas pour une question de coût, mais parce que on a envie, on a besoin de cahiers des charges de qualité, et de rassurer le consommateur sur un certain niveau de qualité, que ce soit du bio, que ce soit du garanti sans OGM sur la filière, que ce soit des méthodes d’affinage qui donnent envie de redécouvrir les saveurs. Je pense que c’est la deuxième étape. Au-delà de la qualité, le fait de redonner envie aux Français de bien manger, c’est quelque chose, on voit tout le potentiel de la télé sur ce sujet, cela devient ancré dans le quotidien. Cela veut dire aussi moins manger, donc moins de volumes en amont, moins de gaspillage en alimentaire, une meilleure qualité. Dans ce cas-là, on n’a pas besoin de plus de terres, on n’a pas besoin de plus d’intrants. La troisième chose, et volontairement, je l’ai gardé pour la fin parce que c’est vraiment la plus difficile, c’est d’arriver à restructurer et à faire évoluer un système de représentation consulaire, d’images que la filière a d’elle-même, et de son mode d’organisation, qui arrive à bout de souffle. Très souvent, les industriels de la transformation ont compris ce besoin. Certains groupements d’agriculteurs, que l’on a historiquement qualifiés d’alternatifs, mais qui aujourd’hui ne sont plus dans l’alternative, ont également compris ce besoin, mais le mécanisme consulaire, qu’il s’agisse des chambres, qu’il s’agisse des prises de décision au niveau des territoires, qu’il s’agisse aussi de la remontée de la profession, est figée. Générationnellement, d’ici deux à cinq ans, il devrait y avoir un certain renouvellement.

Web TV www.labourseetlavie.com : C’est une occasion rêvée pour changer, pour quelque part faire, on doit même pouvoir dire une révolution agricole, tout simplement, c’est un mot fort mais c’est ce qu’il faudrait faire ?

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Une évolution agricole, c’est nécessaire, c’est indispensable. Une révolution, on voit des révolutions, on voit des contre-révolutions. Aujourd’hui, la crise risque plutôt de mettre en avant les crispations plus que les évolutions de modèles. Donc personnellement je suis assez inquiet en se disant « on sait où aller, on sait que c’est une démarche qui n’a jamais opposé les agriculteurs et les consommateurs, mais au contraire qui les réconcilie. Comment est-ce que l’on fait les premières étapes pour donner conscience ? Si on est sur un mécanisme évolutionnaire, on va gagner, on va assurer la transition et il n’y a pas besoin de beaucoup de temps. En deux, trois ans, on peut déjà voir une transition de modèle qui soit forte. Regardons ce qui s’est passé en Allemagne où en fait l’agriculteur est passé d’un mode productif à un mode multi productif, avec plusieurs produits finis, mais qui devient aussi un exploitant du territoire qui va fournir de l’énergie autant qu’il fournit de l’alimentation, autant qu’il fournit un territoire de bonne qualité. Sinon, effectivement, si on rentre dans un mécanisme de type révolutionnaire, cela risque de vouloir dire beaucoup de bruits, beaucoup de difficultés, et peut-être au final un retour en arrière que personne ne pourra payer, et notamment pas le contribuable.

Web TV www.labourseetlavie.com : Le bateau qui continue de couler. Merci Nicolas Imbert d’avoir fait le point avec nous, on rappelle que vous êtes donc le directeur exécutif de Green Cross France et Territoires.

Nicolas Imbert, Directeur Exécutif de  Green Cross France et Territoires : Merci à vous

© www.labourseetlavie.com. Tous droits réservés. 23 novembre 2013



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